Samedi 24 octobre 6 24 /10 /Oct 12:37

On la surnommait Legs... Toute en jambes, gracieuse à la limite du fragile... Elle était entraîneuse. Pas catin, non, sauf à ses heures, quand elle en avait envie, avec un client qu'elle appréciait. Elle, son truc, son job, c'était d'attirer les mâles, et de leur faire cracher ce qu'il y avait de plus cher à la carte des vins, Champagne, Bordeaux, Whisky Hors d'Âge... Les faire rire, les faire saliver, les faire boire et ramper à ses pieds, pour les laisser ensuite entre les mains et les cuisses des filles qui les entraîneraient à l'étage, pour leur faire oublier leur déception qu'elle se refusât à eux.
Elle portait des robes étroites, des fourreaux lamés, bruissants et brillants, et de hautes chaussures lacées qu'on aurait crues trop étroites pour être réellement portées par des pieds humains.
Tout en elle était sévère et raide, et droit, et pourtant d'une sensualité débordante. Sa coiffure, carré très court, noir, enroulé sur les joues en mèches glacées, ses lèvres dessinées au pinceau, rouges, ses cils interminables, charbonneux, ses ongles enfin, des griffes couleur rubis, dont elle jouait à merveille dans la lumière diffuse du bar. Et elle les mettait invariablement en valeur, ses ongles, sur un porte-cigarette en ébène et en nacre, au bout duquel fumait une blonde au parfum suave.
Il était nouveau...Pas un habitué, elle l'aurait reconnu immédiatement. Pas non plus un de ces clients occasionnels, elle avait une bonne mémoire des visages et des potentiels des porte-feuilles... Non... Elle en aurait juré, il n'était jamais venu ici. 
Elle le regardait du coin de l'oeil sous ses cils, sa main tapotait sur le bar, sa jambe reposait entre les paluches poilues de son habitué le plus cher (cher dans le sens qu'il crachait bien au bassinet pour le simple plaisir de lui baiser les pieds.)
Il était entré quelques instants avant, trench gris taupe, chapeau de feutre sombre, regard de braise, petite moustache... Il s'était assis au bar, avait commandé un double Bourbon, on the rocks, et le buvait, les yeux dans le vague, sans un regard pour la danseuse qui sur la scène étroite, gigotait son cul la taille ceinte de bananes factices dans une pâle imitation de Joséphine. Les hommes venaient ici pour ça, pour les filles... Mais lui semblait simplement avoir échoué là par hasard... 
Finalement, il se sentit sans doute observé. Il leva les yeux et la regarda. Elle cligna des yeux, surprise, et bêtement, détourna le regard, un peu honteuse de l'avoir fixé de la sorte. Elle se concentra sur Cher Ange, qui pelotait son mollet gainé d'un bas couture noir, ses mains dangereusement à la lisière de sa robe de soie verte brodée de dragons. Les chinoiseries étaient à la mode cette année.
Elle tapota les doigts grassouillets de son fume-cigarette et dit, roulant les "r" de cette façon si exotique :


"Arrrête de me trrripoter, Cherrr Ange, ou je vais me fâcher toute rrrouge, et tu serrras prrrivé de baisers pendant toute une semaine!"

Il n'en fallut pas plus pour que le petit gros ne la lâche et se confonde en excuses les plus plates et les plus mièvres. Elle se retint de lever les yeux au ciel, le repoussa de la pointe de ses sandales pointues, et lui ordonna d'aller faire jouer un tango à l'orchestre, pour lui détendre les nerfs.
Une fois l'homme parti, elle claqua des doigts vers une blonde pulpeuse en dessous de soie rose, et lui ordonna :


"Bella? Occupe-toi de lui ce soirrrr, il devrrrait êtrrrre mûrrr là."

Les premières notes s'élevaient, piano, violon et accordéon plaintif, elle ferma les yeux et s'étira, croisant et décroisant ses jambes fuselées dans un mouvement hypnotisant.
Sa voix la fit presque sursauter :

"M'accorderiez vous cette danse, Madame?"

Il se tenait devant elle, son verre à la main, de l'autre il posait son trenchcoat sur le bar, où il rejoignit le chapeau mou. Il ne lui tendit pas le bras, ni n'insista devant son silence, se contentant de la regarder, en buvant une gorgée.


"Je ne danse pas...d'orrrdinairre...  "

Elle soutint son regard quelques instants, puis sourit, en coin, doucereuse, matoise...

"Mais pourrrquoi pas? J'avais mal à la tête, cela me changerrra l'esprrrit!"

Il alla vers la piste, sans même se retourner pour voir si elle le suivait, et elle le suivit, l'oeil aux aguets, pensive et fascinée à la fois, sur ses gardes... Etrange personnage...
Elle n'avait pas lâché son fétiche fume-cigarette d'où montait une volute claire, il ne s'en offusqua pas, la saisissant simplement par la taille, serrée contre lui, sans même lui frôler les mains. Il la fit pivoter, plonger, et elle se retrouva la tête en bas, cambrée sur son bras solide auquel elle s'abandonna sans même y penser. Il n'avait pas même frissonné sous son poids, certes léger, et elle sut tout de suite qu'il serait un partenaire des plus sûrs et plaisants. 
Pour la redresser, alors que les autres danseurs déjà s'égaillaient comme une volée de moineaux, conscients d'assister à un grandiose moment, il attrapa son poignet, et l'attira contre son torse, leurs visages se frôlèrent sans se toucher pourtant, leurs yeux plongés dans le regard de l'autre, comme un lien supplémentaire entre eux. Ils se jaugeaient, se jugeaient, se tançaient... Elle se détourna, virevoltante, il la rattrapa, la forçant à revenir à lui, sa main sur la cuisse mince et nerveuse, sous l'ourlet de la robe verte, juste au ras du bas noir... C'est ainsi prise qu'il la traina sur quelques mètres de piste, et ils glissèrent dans cette étreinte presque brutale, lui impérieux, elle vaincue déjà. Bien sûr, elle tenta de se soustraire à ses mains trop fermes, à ses regards trop hypnotiques, c'était le jeu, c'était la danse, mais il la ramena chaque fois vers lui, jouant de ses formes sans retenue, caressant ci un mollet fin, là sa taille étroite... 

Le tango touchait à sa fin, il la serrait de plus en plus fort, sa main s'imprimait sur son poignet, implacable tenaille, elle grimaçait son sourire pour ne pas montrer sa douleur. Il l'avait à nouveau emprisonnée contre son torse, son bras bloquait presque sa respiration, elle devait se cambrer outrageusement pour avoir de l'air et cela lui arracha à lui ce sourire carnassier... Il lâcha le poignet fin doucement, laissant sa main trainer le long de son bras pour remonter vers son sein, sur lequel il posa une paume ferme, volontaire, exigeant son tribu. Elle mordit sa lèvre de ses dents de perle, et le défia d'un coup d'oeil... Il ricana, elle seule pouvait l'entendre, et pinça le téton pointu au travers du tissu, elle dût retenir sa respiration pour ne pas crier et trahir son trouble. Ses jambes menaçaient de se dérober sous elle, et ses cuisses se serrèrent sous la brusque montée d'une marée d'équinoxe, mais il la tenait prisonnière, à la fois menaçant et si terriblement rassurant de force et de maîtrise...
Il se pencha à son oreille pour souffler :


"Tu es trop habillée pour un rade comme celui là..."

Il avait agrippé le liséré au décolleté de sa robe, et, la propulsant pour une dernière pirouette, il déchira le tissu fragile sur toute sa longueur, révélant ses dessous de dentelle noire, guêpière serrée, et porte-jarretelle, sur une culotte presque transparente... Elle suffoqua, mais résista au brusque réflexe enfantin de se couvrir des ses mains, alors que l'assistance émettait un chuintement à moitié outré, à moitié admiratif.
Il la fixait toujours, la musique s'était tue, et il leva la main, son index lui faisant signe d'approcher. Féline, elle obtempéra, faisant un pas, deux, trois, dans sa direction, roulant ses hanches fines, allongeant à l'extrême ses jambes longilignes, buste cambré, provoquant, le fume-cigarette, éteint à présent, en guise de seul bijou... Et elle le dépassa, l'ignorant avec superbe, lui laissant pour seul tribu son cul rond, haut, et la chute de ses reins. Arrivée à hauteur de son tabouret de bar, elle s'assit, et croisa les jambes, imperturbable, avant de claquer des doigts vers le barman :


"Cigarrrrette!"

Tandis que l'homme emmanchait un nouveau rouleau de tabac sur le fume cigare qu'elle lui tendait, presque nonchalante, et l'allumait d'une flamme de briquet tremblante d'émotion et de désir, elle éclata de rire :

"Viens là étrrrranger! Et dis-moi ce que tu vas fairrre pourrrr rrembourrrser cette rrrobe que tu m'as rrruinée?"

Il ne dit rien, s'approcha simplement de son chapeau, et de son manteau qu'il reprit, laissant sur le bar le cadavre fripé et déchiré de la robe verte, et souriant dangereusement. Une fois habillé à nouveau pour sortir, il se pencha vers elle, prit le petit menton pointu dans ses doigts, et posa ses lèvres sur la bouche rouge, pour la mordiller avant d'enfoncer sa langue entre les lèvres pulpeuses et frémissantes de surprise.

"Cette nippe? Rien ne pourra jamais concurrencer les formes de ton corps nu, femme... Mais si tu insistes... "

Il fouille de sa main libre dans la poche de son trenchcoat, et en sort une pièce brillante, un dollar d'argent poli. Il joue avec entre ses doigts, puis le propulse dans les airs avant de l'aplatir sur le bar d'un geste sec. Les doigts sur le bord du chapeau, il incline la tête en un bref salut, et vogue vers la porte. Elle contemple la pièce, une très jolie pièce de collection, hésitante... Et finit par conclure :

"Hum... Un silverrr dollarrrr pour un whisky et une danse, celui là, il peut rrrevenirrr quand il veut..." 

Dans la clientèle médusée, les yeux rivés sur la silhouette de la femme à moitié nue, personne ne remarqua l'éclair sombre dans les yeux noirs, et le soupir qu'elle eut en regardant la porte. Il ne revint pas...
Par Kireseth - Publié dans : Chroniques de la Soumission
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