Samedi 24 octobre 6 24 /10 /Oct 12:31

L'encens se consume sur le petit bâtonnet, irrémédiablement l'heure avance. L'homme attend, fébrile, l'entrée de la Reine des lieux. La porte coulisse, bruissement de papier et frottement du bois, il se tend, gigote, ses genoux peu habitués à la position agenouillée, tend le cou... Frôlement de la soie, il n'aperçoit qu'un pied couvert d'un tabi blanc, chaussé d'une geta noire, et le bas d'un kimono de soie, pourpre et noir, délicat entrelacs de fleurs et de branches de cerisier. Le pied se pose, et semble flotter sur le tatami, la paille de riz ne craque même pas tant le toucher en est léger. Le son aigüe et lancinant du shamisen s'élève pour parfaire la mise en scène, l'homme sent son souffle cotonneux dans sa poitrine, tendu.
L'autre pied rejoint le premier, et la silhouette se dévoile, furusode pourpre aux manches flottantes et un singulier et fabuleux obi noir broché d'argent, qui ceint une taille fine, et droite. Il ose lever les yeux, mais le visage est camouflé derrière une humble manche fleurie, seuls percent les yeux, ourlés de noir de jais, comme la coiffure, raide et brillant chignon de la Pêche Fendue  d'où pendent des breloques d'argent et des fleurs de glycine odorantes. Elle passe à coté de lui, son parfum s'enroule autour d'eux et le coeur de l'homme s'emballe, ses mains accrochent le yukata noir et blanc qu'il a revêtu plutôt que ses vêtements occidentaux, pour ne pas froisser son hôtesse. Il la voit passer, le dépasser, puis s'arrêter dos à lui, dans le contre-jour de la fenêtre, il doit plisser les yeux...

Elle ne bouge pas, baisse juste sa main de son visage puis attend... 
Il inspire profondément, avant de sursauter. Un vieillard se tient à côté de lui, petit, rabougri par l'âge, il est entré tellement silencieusement qu'il ne l'a même pas remarqué. Le vieux lui fait signe, sa main se lève puis s'abaisse vers le sol. Enfin, il s'incline jusqu'au sol, et l'homme comprend qu'il doit suivre son exemple. Il baisse la tête, pose ses mains sur la paille de riz tressée et s'incline profondément, puis attend.
Le vieux s'est relevé, tout courbé, et s'est approché de la beauté froide, avant de fermer les stores de lattes de bambou derrière elle. La lumière est moins forte, et le visage un peu levé il peut enfin apercevoir l'ovale blanc du visage, et les lèvres comme une cerise mûre, petite bouche ronde et rouge. Elle croise son regard et ses yeux lancent des éclairs noirs, brillants, elle dit quelque chose qu'il ne comprend pas, voix douce, mais ton tranchant. Un pas et elle est près de lui, et lève son pied, qui vient écraser sa tête, impitoyable petit pied impérieux, il plie, et baisse le regard et son nez vient heurter le sol dans un soupir. 

Elle tourne autour de lui, et rit, et parle, et il ne comprend rien de ses paroles, il ne parle que très peu japonais et elle a un débit rapide, cristallin, une cascade de mots perlés s'échappe de la petite bouche, et ce rire, toujours ce rire sans doute moqueur.
Il ne bouge pas et elle finit par trouver qu'il a assez payé son impertinence. Elle se poste devant lui et tend son pied, pour soulever son menton du bout de son tabi blanc. Il garde les yeux baissés mais elle insiste... Oui...Il peut poser son regard sur l'adorable perfection, ses yeux piquent d'émotion de la voir enfin de si près... Des semaines, des mois qu'il tente de l'approcher, elle, la fleur la plus réputée du quartier des fleurs et des saules, l'étincelante... Et qui a la réputation de ne jamais recevoir de barbares, jamais... Il sera le premier, elle semble avoir apprécié son siège imperturbable, son humble défaite devant la beauté et la tradition. Lorsqu'il a reçu à son hôtel la fine carte de visite ornée de papier de soie noire, il a cru faire une attaque, de joie.

Elle sourit, oui, elle sourit, et il se gave de ce sourire d'enfant faite femme, de fleur vivante, son coeur bat à tout rompre et peu lui importent ses muscles torturés par la position si douloureuse, le dos droit, couché sur ses genoux, la nuque relevée, raide... Seul comptent ce regard perçant et tendre à la fois et ce sourire... Le monde s'est arrêté.
Et là se produit le miracle, l'indicible offrande : elle secoue son petit pied, et la geta tombe, elle tend la pointe de son tabi blanc, juste fendu au gros orteil pour mieux s'adapter à la sandale. Elle tend son pied et frôle ses lèvres, et en dessine les contours. Même ses pieds sentent la glycine, suave et fraîche. Elle frôle ses lèvres, et insiste soudain, avec un mot, un seul, qu'il ne comprend pas, mais que son coeur a déjà traduit.

Il ouvre la bouche où elle introduit la pointe de son petit pied, et il lèche...

Par Kireseth - Publié dans : Chroniques de la Soumission
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