Samedi 24 octobre 6 24 /10 /Oct 13:09

Le sable virevolte sous les pas de la fille vêtue de longues robes claires, et on n'entend que ses chaînes cliqueter alors qu'elle chaloupe, le panier de fruits bien calé sur la hanche, vers le patio de la maison ombragée. C'est une fille assez grande, mince, presque maigre en fait, et comme la majorité des habitants des villes sèches, elle est blonde, ses cheveux presque blancs qu'elle porte juste attachés sur la nuque, signe de virginité, se confondent avec ses vêtements. Elle se baisse pour passer sous le porche de la cuisine et dépose son fardeau d'un geste tout en rondeur, longue habitude des chaines qui relient ses deux poignets à sa taille et limitent ses mouvements.
La femme qui l'accueille porte les mêmes vêtements clairs, les mêmes chaines, à peine plus ornées. Ses cheveux sont tirés en arrière sur un chignon complexe formé de dizaines de nattes enroulées. Ses mains s'activent à pétrir la pâte à pain du dîner, et sa langue s'active dès que la fille entre, le ton est larmoyant, fatigué :

"Te voilà enfin! Ca va faire une heure que tu es partie, c'est trop long pour rapporter quelques fruits! J'ai dû faire manger Rhakal et Melorn, et les Dieux savent que je n'ai pas que cela à faire! Tu vas devoir t'occuper de leur faire prendre leur bain, et de les coucher, et n'oublie pas de rentrer les bêtes, il va y avoir du vent des sables cette nuit."

La fille renifle et se retient de dire qu'elle sait très bien quoi faire. Elle ne va pas non plus rétorquer qu'elle a été obligée de marchander près d'une demie-heure avec le vendeur de fruits car sa mère ne lui a pas donné assez pour en acheter pour toute la maisonnée. Ca a toujours été comme ça depuis qu'elle a su compter et faire la cuisine : sa mère perpétuellement enceinte, toujours prise par ses enfants trop nombreux, son père sans arrêt absent, à courir les routes des sables pour gagner une maigre pitance par des affaires hasardeuses... Elle a pris en main très vite la destinée de la maison pour gérer au mieux la vie quotidienne. Mais sa mère a toujours crû devoir se plaindre et lui signifier son intérêt par d'interminables critiques larmoyantes.

A présent le père est mort... Et c'est son oncle qui hérite de tout :la maison, les bêtes, les femmes, les enfants. Oncle Rebas a décidé de garder la mère à ses côtés et d'éduquer ses enfants comme les siens, ça tombe bien il n'en avait pas, il n'avait jamais trouvé nécessaire de gaspiller son bon argent avec une femme et des gosses. La mère souffle sur ses doigts pour en ôter l'excédent de farine et s'écrie :


"Ah! J'ai failli oublier! Rebas veut te voir immédiatement!"

La fille fronce les sourcils. Ca c'est nouveau... Rebas n'a jamais fait montre d'un quelconque intérêt pour les filles de son frère... Elle finit de disposer les fruits frais dans les casier dans le mur et monte vers l'étage.

 

"Je t'ai trouvé un mari."

La nouvelle tombe des lèvres de Rebas comme une mouche morte... Visiblement il porte très peu d'intérêt à la nouvelle, excepté sans doute celui qu'il va avoir moins de bouches à nourrir.

"Son père vient te chercher dans la soirée, prépare tes affaires, enfin, les trucs qu'une fille prépare pour son mariage quoi. Et assure toi que ta mère ne laisse pas trop de sable dans la farine du pain, il était immangeable hier."

"Oui, mon Oncle."

La fille est un peu sonnée quand même. Elle se doutait que ça allait arriver mais pas si vite. Elle mordille ses lèvres et quand elle se détourne pour monter prendre ses maigres affaires, des larmes brillent dans ses yeux.
Tout s'accélère ensuite. La cavalcade dans la cour la fait se presser, empaqueter ses robes, ses foulards, ses chaînes de jours de fêtes, ses aiguilles à repriser, et ses recettes de cuisine. Elle descend l'escalier que Rebas est déjà en train de crier :


"Ramène toi Kelisha! Ton beau-père aimerait partir!"

Sa mère en larmes la serre dans ses bras à l'étouffer, et trempe sa robe, elle est obligée de lui chuchoter de la lâcher pour qu'elle puisse saluer le père de son mari décemment. L'homme est plutôt grand, assez musclé, et les deux épées à ses flancs ainsi que ses cicatrices nombreuses témoignent qu'il est sans aucun doute guerrier, sûrement mercenaire ou garde au service d'un nobliau quelconque, ou d'un riche marchand. Chic... Des guerriers... La pire engeance... Elle a toutes les chances de se retrouver veuve en moins d'une, et de finir entre les pattes du prochain sur la liste des héritiers de son mari, quelle poisse...

 

L'homme serre la main de Rebas, jovial, il vient de conclure une bonne affaire : il a trouvé une femme à son fils pour pas cher, ça met toujours de bonne humeur. Il s'approche ensuite de la fille, et lui soulève le menton qu'elle garde dignement baissé comme il convient.

"Jolie, même si ça c'est pas important. Elle sait faire à manger j'imagine?"

Rebas répond :


"Mieux que sa mère, c'est pas compliqué cela dit. J'y perds, à la limite si je pouvais je te refilerais plutôt la vieille et je garderais celle-ci pour moi!"

Les deux hommes éclatent de rire, et le guerrier saisit la fille par les hanches avant de la soulever dans les airs, elle couine de surprise, mais il se contente de la poser sur la selle de son cheval, où elle n'aurait jamais pu monter seule, les chaines l'empêchant de saisir le pommeau pour s'y hisser. Avec les mains enchaînées de cette façon à la taille, impossible de lever plus d'une main au dessus de la ligne des épaules en même temps... On s'y fait, avec le temps, mais la première année on a vraiment l'impression d'être une espèce d'empotée chronique.
L'homme monte en selle derrière elle, elle s'accroche à son baluchon et les voila partis. Elle ne pleure plus. Elle n'a jamais pleuré beaucoup de toute façon, ni quand on l'a enchaînée à ses 10 ans, ni quand son père est mort... Pleurer ça n'y change rien...

Le guerrier n'est pas très loquace et avec le vent qui souffle de plus en plus fort, il a couvert sa tête et sa bouche de sa cape et garde les yeux baissés sur la route. elle fait de même, s'enroulant dans ses foulards pour ne pas prendre de sable dans les yeux et s'agrippant au pommeau de la selle du mieux possible. Le voyage ne dure pas très longtemps : elle n'avait jamais quitté sa maison, ni son village, et regrette de ne pas avoir pu profiter du paysage, noyé dans des ondes de sable ondoyant dans le vent, mais elle se doute quand elle voit les hautes murailles qu'ils sont arrivés à Karthon, la ville la plus proche de chez elle, centre névralgique de cette région de Ténébreuse, et dernière Ville Sèche avant les plaines des sept Domaines, de l'autre côté de la Kadarin.
La maison du guerrier se trouve en périphérie, collée contre les murailles, elle semble assez vaste, rien que la cour est plus grande que la maison natale de la fille, qui ouvre de grands yeux. Comment son oncle a-t-il fait pour la marier dans une famille aussi aisée?

 



La réponse à la question devra attendre : on la présente à ses deux belles-soeurs, deux filles osseuses au visage chevalin, et elle est presque contente : elle est plus jolie et elle le sait. De mari, point. Des servantes, un tas, des gosses un paquet, les deux belles soeurs dont les maris sont des guerriers au service de leur père ont été prolifiques, ça braille dans tous les sens, une horreur... Heureusement que la maison est grande. Les femmes la conduisent à leur mère, sa belle-mère, une sorte de réplique un peu frippée d'elles-même, qui ne peut plus se lever de son lit tant elle est fatiguée et malade. La fille constate avec un zeste de satisfaction qu'au moins, belle-maman ne sera pas vraiment difficile à supporter... C'est déjà ça de pris.
Le guerrier a deux concubines visiblement, des ryachiyas, elles se ressemblent comme deux gouttes d'eau, belles, minces, aux cheveux de jais et l'air absolument pas naturel de leur race. Des clones, stériles et programmées pour servir de jouets sexuels. La fille n'en avait jamais vues avant, et se mordille nerveusement la lèvre : sa nouvelle famille n'est pas seulement aisée mais carrément riche, pour pouvoir se payer de tels joujoux!
Et la soirée traîne en longueur et toujours pas de mari en vue. Elle aide à la cuisine, quoi qu'il n'y ait guère grand-chose à faire que surveiller les servantes, elle mange avec les femmes de la maisonnée et prend sur elle de jouer à la balle avec les petits, pour s'occuper et se faire bien voir... Mais pour un peu, elle croirait que le fameux époux n'est qu'un mirage.

Enfin, les deux soeurs la conduisent à ce qu'elles appellent ses appartements : une suite de pièces située à l'est de la maison, vastes, et bizarrement plongées dans le noir alors que le reste du logis brille de lumière dans une débauche de lampes à huile.
Les femmes la laissent sur le palier d'un solarium verdoyant de plantes odorantes et rafraichissantes et lui souhaitent une bonne nuit, en répandant sur sa tête les rituels huiles et encens qui accueillent toute jeune mariée dans sa nouvelle demeure. Elle reste seule, face à la porte de la chambre qui sera la sienne jusqu'à sa mort.

 

Elle inspecte les lieux, du mieux qu'elle peut, debout dans l'encadrement de la porte. La pièce est grande, spacieuse même, il y a une cheminée pour les soirs d'hiver un peu rudes, et un grand lit avec une moustiquaire immense, des étagères, garnies de livres, ce qui la fait un peu tiquer : elle imagine mal que quiconque dans cette famille sache lire, c'est rarissime dans les Villes Sèches... Elle se dirige vers les rayonnages, pensive... Elle a à peine le temps de saisir le mouvement sur le sofa devant la cheminée que l'homme lui a déjà attrapé les mains et la tire vers la porte.

"Sors d'ici femelle! J'ai déjà dit que je ne voulais pas qu'on me dérange, vous n'avez qu'à attendre que je m'en aille pour faire le ménage!"

"Hé! Je suis pas une servante, je suis la femme du euh... en fait, je crois bien que je suis votre femme..."

Pour le coup, il l'a lâchée, et tousse de surprise, avant de balbutier un :

"N'importe quoi!"

Outré.

"Allez demander à votre père, c'est lui qui est venue me chercher chez moi!"

"Il m'avait dit qu'il voulait me trouver une femme mais j'ai pensé qu'il plaisantait... Quel... Il est aussi borné qu'un kyorebni!"

Il se détourne et va vers le bureau, elle entend le râclement familier d'une pierre de briquet et une lueur lui révèle enfin le visage de son mari. Il est plutôt pas mal, grand, le visage, fin, les cheveux blonds, pas trop filasses, il ressemble à son père, en moins couturé de cicatrices... En fait, ce n'est pas son visage qui est bizarre... Elle baisse les yeux et comprend soudain pourquoi il a été difficile de trouver une femme pour cet homme là. Là où il devrait y avoir sa jambe droite, il n'y a qu'un manche de bois poli...

 

Il a surpris son regard et aboie, visiblement vexé :

"Quoi, t'as jamais vu un boiteux, femme? J'parie qu'il avait caché ce détail là, hein?"

Elle ne dit rien, tressaille sous le ton mordant. Elle serre son châle sur ses épaules, et pose son baluchon, avant de scruter la pièce à la lueur de la lampe à huile.


"Vous... Tu fais quoi là?" Il hésite, grogne...
"J'veux pas de toi."

Elle le regarde, il s'est détourné. Elle fait le geste de reprendre ses affaires, hésitant à claquer la porte en partant, mais la crainte de le mettre vraiment en colère lui fait ranger sa mauvaise humeur. Elle a juste repris son baluchon et le tient à la main, un peu godiche.

"Dégage."

Il s'est rassis sur le sofa. Elle a le coeur qui bat comme un chervine au galop, et les mains moites.

 

Il s'est levé d'un bond, l'a saisie par le bras et la tire vers la porte. Elle ne résiste pas vraiment, et dis simplement :

"Lâche-moi", d'un ton qu'elle veut calme et assuré. bon, elle n'en mène pas large hein? Mais c'est pas comme si elle avait le choix.

"Tu vas sortir oui?"

"Non. Je suis ta femme, que tu le veuilles ou non, c'est une affaire réglée, mon père a été payé, point final."

"Et? Je le rembourse et c'est tout."

"C'est tout? Je vais pas me laisser répudier parce qu'on m'a mariée à un imbécile qui préfère ruminer dans le noir hein? J'ai ma fierté moi!"

"T'auras qu'à leur dire que c'est moi qui suis pas un bon époux, voilà..."

Il semble moins assuré tout d'un coup... Et un peu perturbé aussi...


"Ca changera quoi? Tu m'auras répudié quand même et je serais qu'une vieille fille inutile..."

"Oui, bon, mais on fait quoi alors? Je veux pas de femme moi! J'ai jamais rien demandé à personne."

"Eh ben chais pas moi, bon sang... On a qu'à faire comme si, je prends pas de place je te gênerai pas et tu feras comme avant..."

"Euh...comme...si...quoi?"

Elle se serait volontiers tapé le front contre un mur là... Les hommes sont d'un benêt des fois. Elle enchaîne :

"Comme si on était mariés vraiment. Après tout qui viendra vérifier? On a qu'à dormir dans le même lit, si ça t'ennuie je dors par terre même, ce sera pas moins confortable que ma paillasse à la maison."

"Ah? Euh... ouais... Mais je veux pas que tu me déranges!"

"J'ai aucune intention de te déranger, rassure-toi, ça m'arrange même plutôt. Honnêtement je me sentais pas de taille à me marier et pondre des mômes là de suite..."

Il s'est déjà désintéressé de l'affaire et s'est rassis sur le sofa, elle se frotte les yeux et réalise qu'elle a terriblement sommeil soudain. Elle s'allonge sur le tapis au pied du lit et ferme les yeux, la tête posée sur son baluchon... Ca va être du sport...



"Non."

 

"Lève toi, femme, et va me chercher du jaco!"

Ah, il a vite pigé à quoi ça sert d'avoir une femme à la maison. Autant il n'a pas cherché à l'approcher pendant les trois derniers mois, autant il apprécie le fait qu'elle lui cherche à manger et s'occupe de ranger et de nettoyer ses appartements. Au fond elle est plutôt contente de la situation : elle n'a que peu de travail, comparé aux corvées qu'elle effectuait à la maison, et puis, il n'est pas vraiment difficile... Trois repas par jour, un peu de linge... Il reste le plus souvent le nez plongé dans ses bouquins, elle a été très étonnée de voir qu'il savait lire, un peu curieuse aussi.

Elle a fini, de fil en aiguille, par reconstituer son histoire : fils cadet d'une fratrie de trois, il n'a jamais voulu se marier, prétextant que c'était inutile puisque ses frères ainés avaient tous deux pris femme. Mais l'aîné est décédé d'une chute de cheval, sa femme morte en couches en donnant naissance à une fille qui ne peut bien entendu pas hériter, et son autre frère et son épouse ont succombé tous les deux à l'épidémie de choléra deux ans auparavant. Il a lui-même été blessé dans une escarmouche contre des nomades, et les secours tardant à venir sa jambe s'est infectée et a dû être amputée, suite à l'installation d'une gangrène qui a bien failli le tuer. Son père a décidé de passer outre les réticences de son fils pour lui procurer une femme, et l'obliger à lui donner un héritier.

Elle a très vite compris aussi que pas une famille de haut rang n'a voulu marier sa fille à un infirme... Et donc Papa a dû aller chercher une femme de plus basse extraction. Elle se frotte les mains, c'est une sacrée veine, au fond. surtout qu'il ne semble avoir aucune envie de lui imposer le moindre devoir conjugal... Elle se demande d'ailleurs s'il ne serait pas un peu ombredin sur les bords, cet homme là... Chose que les peuplades des Villes Sèches considèrent comme une faiblesse... Une de plus.

Il ne sort presque jamais de sa chambre, excepté pour monter à cheval, chose qu'il fait très bien, elle a eu l'occasion de l'observer à l'aube, sur une bête en cours de dressage : il a visiblement un don avec les chevaux, mêmes rétifs... Il occupe ses journées à lire et tenir les cahiers de comptes de son père, qui a investi une partie de sa fortune de mercenaire dans un élevage et dans des caravanes de marchandises, sur les conseils de son fils. Elle soupçonne d'ailleurs que l'aisance financière de la famille lui doit beaucoup...

Elle a rapporté la boisson, une tasse fumante de jus noirâtre, brûlant, sucré avec du miel et quelques galettes de céréales diverses, beurrées et accompagnées de compote de fruits. Il est penché sur ses livres et sur son boulier, et fait ses comptes.

"Pose ça là et passe moi le livre des comptes de la lunaison passée, il est sur le lit"

Elle regarde le tas de livres et se gratte la tête, indécise... Elle est censée les distinguer comment?

"Ca vient?"

Il s'est retourné et la regarde, avant de renifler :


"Le bleu... C'est le bleu... Evidemment, tu ne sais pas lire."

"Ben, non..."

Elle énonce ça comme une évidence, et lui tend le livre désiré :

"C'est pas que j'aimerais pas mais c'est pas une priorité pour une fille hein? Déjà que la majorité des hommes savent pas non plus... Moi on m'a appris à m'occuper d'une maison et à torcher des mômes, ce qui risque de ne pas me servir du tout en fin de compte."

"Comment ça?"

"Comment ça quoi?"

"Pourquoi ça ne te servirait pas?"

"Parce que ça fait trois mois que je suis mariée et que mon époux ne m'a toujours pas honorée?"

Elle a rougi assez brutalement, quel âne cet homme là!

"Pas que je sois pressée, mais si tu veux des enfants un jours va falloir penser à les faire hein?"

"Euh...ouais... Mais ça a le temps ça non?"

"J'en étais sûre! T'es qu'un ombredin!"

"Ca va pas non?"

Pour le coup, il s'est levé, rouge de fureur, et son poing serré. Elle sent déjà le coup et porte ses bras devant son visage pour se protéger, mais il ne frappe pas. Il laisse retomber son poing, doucement, et la regarde.

"Je ne te frapperai pas, mais cesse d'insulter mon Kihar, femme... Je ne suis pas de ceux qui aiment les hommes..."

Elle a reculé, par précaution... Elle l'observe, et s'assoit sur ses talons :


"Alors c'est que je ne te plais pas? C'est ça? Tu devrais me répudier alors, pour de bon... "

Elle boude.

"Arrête... T'es... jolie, plus que mes soeurs en tout cas."

Cette fois c'est elle qui se met en colère. Il est retourné s'assoir, et gratte son papier de sa plume, elle marche de long en large et finit par exploser :

"Tu me trouves jolie? Tu n'aimes pas les hommes? Alors quoi? Tu attends quoi exactement? Je dois me mettre à genoux? supplier que mon mari daigne me faire ses faveurs? C'est ça? Rêve pas!"

Elle s'est approchée, il la regarde, un peu médusé, alors qu'elle en pleure presque d'indignation.

"J'en ai ma claque! Tes soeurs me regardent comme si j'étais une sorte d'animal bizarre, tout le monde semble savoir que je couche au pied de ton lit, pas dedans... Et ton père qui tripote mon ventre devant tout le monde en me disant que je devrais me mettre au travail pour lui faire des héritiers... Bon sang, par Sharra! Je suis mariée à un incapable amoureux de ses bouquins!"

Elle a fini par saisir un des livres, et par lui en asséner un bon coup sur le bras, avant de se détourner, en rage, les larmes aux yeux. Elle s'emmêle les mains dans sa chaîne en cherchant un mouchoir dans les plis de sa robe et peste :

"Saloperie de cochonnerie de chaîne!"

Il est tétanisé... Ce petit bout de femme, enchaîné de surcroit, vient de lui mettre une correction à coup de livre... Et de lui parler avec un ton que seul son père avait jamais employé avec lui auparavant. Il la voit se débattre avec la chaîne de ses poignets emmêlée dans le tissu de sa robe, et se précipite.

"Attends je vais t'aider... Je...où est la clef?"

"Elle devrait être autour de ton cou espèce d'âne! Mais tu n'es qu'un mari au rabais, même ça tu ne l'as pas fait..."

Il se détourne pour cacher sa rougeur, pour le coup elle a raison, il n'a même pas réellement pris possession d'elle, en trois mois... Elle aurait dû lui remettre solennellement les clefs de ses menottes et il n'y a même pas pensé.

"Je...j'ai oublié..."

"Je sais. Je m'en fiche, en général je me débrouille très bien avec. Mais là j'ai coincé ma robe entre les anneaux, et si je tire je vais tout déchirer! Cherche dans l'armoire, j'ai mes affaires dans un coffret"

"Oui..."

Il va fouiller dans l'armoire en pin, un objet de prix dans les Villes Sèches, en provenance directe des montagnes de Neskaya. Le coffre est tout petit et ne contient que quelques babioles, du fil, des aiguilles à coudre de facture sommaire, quelques boutons, une vieille poupée, un jeu de chaine plaqué de cuivre et d'argent visiblement très peu porté, réservé aux fêtes, et un collier de perles d'argile. Et les fameuses clefs...

"Je les ai...je...vais ouvrir tes chaînes..."

Pour atteindre la serrure minuscule située à la taille, il doit se pencher, frôlant de sa tête les seins ronds, plonger dans l'odeur de miel de la fille. Il s'escrime, tâtonne, et n'arrivant à rien, il finit par doucement s'agenouiller.

Elle rougit. La position lui semble soudain terriblement dérangeante. Sa tête appuyée sur son ventre, ses mains posées, l'une sur sa hanche ronde et l'autre sur le cadenas à sa taille, rien de tout ça n'est conforme à ce qu'on lui a appris, au chapitre savoir-vivre... Elle gigote, gênée, et il tousse :

"Arrête de bouger, j'arrive à rien..."

"Moui..."

Elle respire son odeur de mâle, poivrée et chaude, et se dit que pour le coup, c'est bien dommage qu'il ne veuille pas consommer le mariage... Et rougit de plus belles à cette simple pensée, le ventre serré autour d'une chaleur étrange.


"Aaaaaah, enfin!!!"

Il rit, et s'écarte un peu, tout fier, en tirant le tissu froissé qui était coincé dans le mécanisme.

"J'l'ai eu! Pire qu'un bandit du désert ton truc là..."

Elle marmonne un vague "merci" et se détourne, pour s'écarter de lui, décidément trop mal à l'aise. Il s'appuie sur le lit, pour se relever, mais se ravise. Il tend la main, attrape celle, fragile, fine, et prise dans la menotte de métal, de la fille, et l'attire contre lui.


"Hé! lâche-moi! J'ai pas le temps de jouer! Je..."

Elle s'apprête à lui parler de soit-disant linge à repasser, ou à plier, bref, à inventer un truc pour se soustraire à ce tête à tête brusquement trop intime, mais il a pris sa main et l'a retournée, paume en l'air, et avec la petite clef, il ouvre la menotte qui se détache et tombe lourdement, se balançant au bout de la chaîne. Avant qu'elle ait eu le temps de réaliser, il a fait de même avec l'autre main et  la chaine pend, inutile, à sa ceinture.

"Pou...pourquoi?"

"Parce que je trouve ça inutile et si ça te gêne dans tes mouvements, c'est encore pire. Je sais ce que c'est que de ne pas être libre de ses mouvements... Je ne le sais que trop bien. Et je refuse que tu sois obligée de subir la même chose."

"Personne ne me laissera me promener comme ça en ville, tu le sais! Je dois porter ces chaînes, pour ma propre sécurité! Remets-les!!!"

"Non... Je vais plutôt t'enlever cette ceinture, aussi, tant que j'y suis. Et tu pourras toujours les remettre quand tu sortiras de mes appartements, tu sais? Mais quand tu seras ici, tu seras libre."




Par Kireseth - Publié dans : Fantasy
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