Sadèmes, nouvelles sado-masochistes

La nuit va tomber, le froid les a saisis, et le retour au camp se fait dans la hâte, dans le silence... On n'entend d'eux que leurs pas et leurs souffles rauques qui embuent l'ombre naissante. Il est devant, portant fièrement sur l'épaule son tribut à la chasse du jour, une solide branche de chêne où ils ont ficelé la biche qu'il a abattue d'un heureux et précis coup de sagaie entre les deux yeux. Les cris de joie les accueillent dès que le guetteur a transmis la nouvelle de leur arrivée, et les femmes se précipitent pour prendre de leurs épaules fatiguées les charges qu'ils portent depuis plusieurs kilomètres. La viande et le cuir vont se gâter si elles ne s'occupent pas de traiter le produit de la chasse dès à présent.

Une seule d'entre elles ne s'approche pas pour se joindre au concert de louanges et au travail commun. Elle observe... 

Il l'a vue, et a senti son regard sur lui, il sait qu'elle le suit des yeux, tandis qu'il va vers le feu, se saisir d'un lambeau de foie grésillant qu'une femme a mis à griller, qu'il prend le gobelet de corne qu'elle lui tend, qui est rempli d'une douce boisson sucrée au miel et aux fruits fermentés. Il se restaure, se réchauffe, on le félicite, on le cajole, mais il s'agite aussi, sous le joug des prunelles sombres... Elle attend...

Lorsqu'il aura mangé et bu, qu'il aura reposé ses muscles fourbus par la chasse, la marche et le froid, qu'il aura ôté la peau d'ours maculée de sang gluant qui le ceint et lui tient chaud, pour apparaitre dans toute sa gloire, à demi-nu, luisant encore de sueur, et du sang de sa victime... Là elle sifflera, et s'approchera du foyer.

Il se tiendra debout d'abord, fier et ombrageux, rétif, mais elle lui rappellera très vite où est sa place, d'un coup sec de son bâton de commandement sur le sol ou sur ses mollets, selon son humeur. Il grognera mais il tombera à genoux, et posera sa tête dans la poussière devant elle, pour lui rendre l'hommage du chasseur à la Femme, à la Mère, à la détentrice du savoir ancien et du pouvoir.

Elle est douce, moelleuse et maternelle... Mais lorsqu'elle est contrariée comme ce soir, parce qu'il n'est pas venu lui rendre hommage dès son arrivée, parce qu'il a attendu d'avoir d'abord satisfait son désir d'apparaitre en héros aux yeux des autres membres de la tribu, elle peut être dure et froide comme le silex qui orne la pointe de sa lance. Il frissonne, enfin... 

Il demandera pardon... il ira jusqu'à supplier, jusqu'à ramper... Il est allé trop loin, il a trop manqué de respect, il a trop manqué à la tradition, à la règle qui les soude et fait d'elle leur chef.

Sous la lune pleine qui veille, elle tendra la main vers un autre, vers celui qui a rapporté trois lapins, trois misérables lapins, mais qui est allé en offrir le coeur à l'effigie de la déesse, plein d'humilité et de gratitude envers ce don de la nature. Il partagera la couche de la Mère cette nuit... Et l'autre, le fanfaron... Il couchera dehors, près du feu mourant, oublié comme un vieux bout de cuir usé et troué. Pour qu'elle lui pardonne et le reprenne dans ses fourrures, il lui faudra expier sa faute et son orgueil...


Sam 24 oct 2009 Aucun commentaire